BION (W. R.)


BION (W. R.)
BION (W. R.)

La figure de Bion, principal disciple de Melanie Klein, est celle d’un grand penseur du mouvement psychanalytique. Revenant à la source des premiers grands travaux de Sigmund Freud (1895, 1900, 1911), son principal mérite est d’avoir développé, selon l’ensemble de leurs conséquences et dans une perspective d’une remarquable originalité, l’esquisse qu’ils contiennent d’une conception métapsychologique des processus de pensée. Par ailleurs, Bion articule ce modèle renouvelé de l’appareil de pensée à des vues alors très nouvelles sur les mécanismes de la psychose (Freud, 1911), aussi bien que sur le fonctionnement des groupes (Freud, 1921). À cette fin, il convoque, à l’appui d’une théorie rigoureuse et profonde de l’«observation psychanalytique», un vaste éventail de connaissances impliquant la philosophie (D. Hume, E. Kant), l’épistémologie (H. Poincaré), l’histoire de l’art et des religions, la physique, la logique et les mathématiques.

L’étude psychanalytique des groupes

Né en Inde où son père était ingénieur, Wilfred R. Bion poursuit d’abord des études d’histoire à Oxford. Puis il se tourne vers la médecine et la psychiatrie. Il entreprend sa formation psychanalytique auprès de John Rickmann, puis surtout de Melanie Klein, dont il sera le disciple ou, plutôt, le descendant le plus original et le plus célèbre. Il entre en psychanalyse lors de la Seconde Guerre mondiale par le biais de la psychiatrie militaire, en se consacrant à l’étude des activités libres dans les petits groupes. Revenu à la vie civile, il applique ses méthodes personnelles à la création de groupes de thérapie à la Tavistock Clinic de Londres. Cette première période de son activité, de 1948 à 1961, aboutit à la publication d’Experiences in groups (1961). Président de la Société britannique de psychanalyse de 1962 à 1965, il vit ensuite à Los Angeles de 1968 à 1979, où il acquiert une réputation internationale. Dans une période de production brève, mais très féconde, il publie alors Learning from Experience (1962), Elements of Psychoanalysis (1963), Transformations (1965), Second Thoughts (1967), Attention and Interpretation (1970). Au cours de sa période américaine, il anime plusieurs séminaires au Brésil, où les conceptions de Melanie Klein ont toujours suscité un intérêt marqué. Le contenu de ces rencontres (1973, 1974) a été réuni dans Brazilian Lectures (1974), suivi de Two Papers: the Grid and Caesura (1977). Vers la fin de sa vie, Bion rédige encore les trois volumes de A Memory of Future .

La pensée de Bion n’a commencé à pénétrer dans le public français qu’à la fin des années 1970, avec environ deux décennies de retard sur les pays de langue anglaise. Les raisons s’en expliquent par le maintien d’une attitude critique, à cette époque en France, à l’égard des conceptions kleiniennes, mais aussi par le lent progrès des applications de la psychanalyse aux domaines de la psychose et des thérapies de groupe (S. Lebovici, 1958, D. Anzieu, 1969, 1975).

Bien que l’étude scientifique des groupes restreints eût été inaugurée par les travaux d’Elton Mayo (1880-1949; 1927-1932), de Jacob L. Moreno (1889-1974; 1923, 1934, 1947, 1954, 1970) et de Kurt Lewin (18901947; 1936, 1939, 1951, 1952), Bion est le premier à l’avoir abordée du point de vue des conceptions psychanalytiques. Il considère l’organisation du groupe à un moment donné comme résultant de l’interaction de deux facteurs: la mentalité groupale ou culture de groupe; les opinions, pensées et désirs conscients des individus, le premier facteur pouvant coïncider ou non avec le second. La mentalité groupale se définit par rapport à un «présupposé de base» (ou supposition de base). Il s’agit d’une volonté collective, unanime, anonyme et inconsciente, prenant la forme d’impulsions émotionnelles intenses, d’origine primitive, qui procurent au groupe un fantasme de type tout-puissant et magique lui servant à résoudre ses difficultés. Les individus participent à ce présupposé de base de manière automatique et inévitable, en vertu d’une disposition qualifiée de «valence».

Bion distingue trois formes de cultures de groupe – ou groupes de présupposé de base ou encore groupes de base –, qui définissent, selon un ordre hiérarchique, la situation émotionnelle des groupes. Chacune de ces formes prescrit pour le groupe une façon spécifique de s’organiser, en même temps qu’un statut spécifique de son leadership . Elles sont applicables aussi bien à l’étude des groupes restreints qu’à celle des groupes plus extensifs: communautés religieuses, armée, classes sociales. Le groupe de dépendance s’organise autour de la recherche d’un leader bon, puissant et sage, dont la fonction consiste à assurer la satisfaction de tous les besoins et désirs du groupe. Le groupe d’attaque-fuite, dont le leader est de type paranoïde, se fonde sur l’idée qu’il existe, à l’intérieur ou au-dehors du groupe, un ennemi, contre lequel il faut se défendre ou qu’il faut fuir. Le groupe de couplage repose sur un espoir de type messianique, relatif à un être qui n’est pas encore né mais qui sera capable de résoudre les problèmes du groupe. Les présupposés de base peuvent alterner pendant une même séance ou se maintenir durant de longs mois. Leurs différentes formes ne coexistent jamais. Diverses espèces d’émotions typiques, en particulier d’angoisse, leur sont associées. Ils représentent des réactions groupales défensives contre les angoisses psychotiques, réactions ravivées chez l’individu par la régression et les conflits propres à la situation de groupe. Les groupes de base repoussent tout encouragement à la croissance et au développement. Toute information nouvelle y est vécue comme une forme potentiellement «disruptive». Le langage qui y est pratiqué, semblable à celui du psychotique, est un «langage d’accomplissement», utilisé comme une forme d’action plutôt que de communication.

Le niveau primitif d’organisation propre au groupe de base coexiste toujours avec un autre niveau de fonctionnement, celui du groupe de travail. La participation, inconsciente ou consciente, qui lui est propre est qualifiée de «coopération», par opposition au mécanisme de la «valence». Le groupe de travail se caractérise par l’utilisation de méthodes rationnelles et scientifiques, comparables à celles du moi décrit par Freud. Il pratique l’échange verbal en vue de l’action et se montre ouvert à la maturation et à la croissance.

La coexistence de ces deux types d’organisation, celle du présupposé de base et celle de travail, détermine un conflit qui éclate toujours et se reproduit constamment à l’intérieur du groupe. Les formes peuvent en être diverses. Au sein de l’individu s’opposent la tendance à la différenciation et la tendance à la non-différenciation. Dans les groupes sociaux de grande extension, les présupposés de base sont contenus et dirigés par des organisations et institutions qui sont des groupes spécialisés de travail, tels l’Église, l’armée et autres sous-groupes. Bion analyse aussi les différents types de rapport entre le groupe social et le mystique, ou le génie, qui est porteur d’une idée nouvelle. L’un et l’autre peuvent coexister sans s’affecter mutuellement («commensalisme»). Une confrontation, de caractère soit hostile soit bienveillant, s’effectue qui peut être bénéfique en définitive pour les deux (symbiose) ou bien entraîner, dans un contexte de haine et d’envie, la destruction et le dépouillement réciproques (parasitisme).

La psychose

Bion a élaboré ses conceptions concernant la psychose pendant les années 1950-1962 et les a explicitées dans Second Thoughts (1967). Il reprend au modèle de l’appareil psychique, présenté par Freud dans l’aporétique chapitre VII de L’Interprétation des rêves (1900), le thème de la conscience comme organe de perception périphérique, en double contact, centripète et centrifuge, avec la réalité externe et la réalité interne. D’après lui, cet organe fonctionne, bien que sous une forme rudimentaire, dès le début de l’existence. Le mésusage de cet organe définit, entre autres facteurs, la personnalité psychotique. Plutôt qu’un diagnostic psychiatrique, cette expression désigne un état mental, la partie psychotique de la personnalité, qui coexiste toujours, mais à des degrés variables selon les individus, avec une partie non psychotique de celle-ci. Le processus propre à la personnalité psychotique se caractérise par quatre traits dominants: l’intolérance à la frustration ; la prédominance des pulsions destructrices, qui s’exprime par une haine violente contre la réalité aussi bien externe qu’interne; la crainte d’un anéantissement imminent; l’établissement de relations marquées à la fois, de façon paradoxale, par leur précarité et la ténacité du sujet à les préserver.

La différenciation entre les processus de la personnalité non psychotique et ceux de la personnalité psychotique tient au fonctionnement – normal ou, au contraire, pathologique – du mécanisme de l’identification projective. Décrit d’abord par Melanie Klein, ce dernier, qui fonctionne dès les premiers mois de la vie, consiste, sur le plan fantasmatique, dans le déplacement des mauvaises parties du moi et des objets internes sur l’objet externe – ce qui permet de préserver les bonnes parties du moi, tout en exerçant un contrôle par agression sur l’objet externe. Par la suite, ces parties projetées peuvent être réintrojectées sous forme de contenus plus supportables pour le nourrisson, du fait – précise Bion, qui complète ainsi la thèse de Melanie Klein – de l’action d’un «contenant», le bon sein maternel, dont le rôle consiste à retenir et à réduire la violence des émotions de l’enfant, en les réfléchissant.

Bion considère le mécanisme d’identification projective dans son usage normal comme l’origine de l’activité qui deviendra ultérieurement le processus de pensée et qui présuppose le développement de la relation d’empathie avec l’objet, de la communication avec autrui et de la formation des symboles. Dans le registre pathologique, par contre, l’hypertrophie des processus d’identification projective s’accompagne de la distorsion de la relation dynamique «contenant-contenu». Cette situation est marquée par la prédominance de l’envie et de l’avidité, où s’exprime le conflit jamais résolu entre pulsions de vie et pulsions de mort. En outre, la tendance à l’expulsion de tout ce qui touche à la frustration et à la douleur se manifeste en particulier sous la forme de tentatives de destruction de l’organe de perception interne et d’attaques sadiques dirigées contre le moi et la source de la pensée. Cet état mental destructeur dirigé contre l’appareil psychique lui-même, contre la matrice de la pensée et du langage prend la forme d’un processus d’«attaque contre les liens». Celui-ci est dirigé contre les fonctions du moi naissant, dont le rôle consiste précisément à établir des liens et qui sont la conscience, l’attention, le jugement. Il s’attaque ainsi aux chaînons de pensée embryonnaires provenant de la partie non psychotique de la personnalité. Cette abolition de l’appareil de liaison entraîne la perte de toute capacité de synthèse, en dehors de la simple juxtaposition ou d’une agglomération informe, ainsi que l’impossibilité de la formation des symboles, d’où résulte à terme une divergence de plus en plus grande entre les deux parties psychotique et non psychotique de la personnalité, jusqu’au moment où la séparation sera vécue comme inéluctable. À l’opposé de la personnalité non psychotique, la personnalité psychotique se caractérise par l’incapacité d’évoluer, de produire des «transformations» dans le matériel psychique.

La dissociation par clivage pathologique des parties de l’appareil mental produit une multitude de fragments minuscules qui, expulsés avec violence, s’incrustent dans l’objet réel et le rendent à son tour menaçant pour le sujet. Le psychotique vit entouré de tels «objets bizarres» formés de morceaux du moi, de bribes de liens, de parties de l’appareil perceptuel, de restes du surmoi et d’objets externes. Ces vestiges de provenance hétéroclite ne peuvent être récupérés par la pensée et sont ressentis comme des «choses-en-soi», que Bion appelle «éléments bêta» et qui ne peuvent plus être ni introjectés ni refoulés, la fonction de liaison que présuppose le refoulement étant anéantie. Ce mécanisme est remplacé, en fait, par les mécanismes plus primitifs du clivage et de l’identification projective, dont les effets, à l’inverse de ceux du refoulement, consistent à placer les contenus dans le réel. Un univers d’«objets bizarres-choses-en-soi» a usurpé la place de la pensée et subverti le lieu de l’«espace mental». Par ailleurs, un substitut de l’introjection intervient sous la forme d’une identification projective inversée, qui provoque un retour des objets expulsés, vécu comme une pénétration agressive et douloureuse. La personnalité psychotique tend à organiser un équivalent du surmoi qui est caractérisé par l’affirmation d’une supériorité destructrice et par la détermination à la possession dévastatrice. L’opposition à tout apprentissage fondé sur la compréhension, l’assimilation et l’automatisation des symboles se développe en des attitudes d’omnipotence et d’omniscience. Ce surmoi primitif se laisse identifier, d’une manière qu’il importe à la clinique de déceler, par une triade faite d’arrogance, de stupidité et de curiosité obstinée.

La pensée

En analysant les troubles de la pensée dans les psychoses, Bion en est venu à formuler une théorie psychanalytique de la genèse de cette dernière. Comme on l’a indiqué, il reprend et développe sur ce point certaines conceptions esquissées par la première topique de Freud (1900, 1911). Dans le cadre du régime initial de l’état de détresse (Hilflosigkeit ), celui-ci avait décrit la décharge motrice émotionnelle, puis l’émergence de l’action adaptée, en rapport avec l’éclosion de l’attention, de la conscience, de la représentation et du processus de pensée. D’abord inconsciente, la pensée implique l’usage d’une énergie liée, sous la forme de petites quantités appliquées au prélèvement d’échantillons sensoriels. Bion postule l’existence de pensées primitives, de «protopensées» antérieures à la formation de «l’appareil à penser les pensées». Il s’agit d’impressions sensorielles et de «vivances émotionnelles» liées à la présence, mais surtout à l’absence du sein. Selon le degré inné de la tolérance à la frustration, et en fonction de la qualité de la relation contenant-contenu, ces protopensées peuvent être soit «admises à titre de problèmes à résoudre» et se développent en «éléments alpha», en pensées qui représentent la «chose-en-soi», soit, au contraire, vécues comme des «excroissances indésirables», de mauvais objets de l’espèce «non-sein», qui sont alors expulsés sous forme d’éléments bêta au moyen du mécanisme hypertrophié de l’identification projective.

Bion appelle «fonction alpha» la capacité symbolique primordiale qui permet les «transformations» de protopensées en de véritables représentations, c’est-à-dire en éléments alpha. Elle est la fonction même de «l’appareil à penser», avec lequel elle s’institue et qu’elle édifie progressivement. La prolifération d’éléments alpha s’organise en une «barrière de contact» (Freud, 1895), membrane semi-perméable, qui est comparable au processus du rêve et qui représente le principe de la séparation entre la réalité externe et la réalité interne, l’activité de veille et le sommeil, le conscient et l’inconscient. On reconnaît ici la première censure décrite par Freud (1900) entre les deux systèmes inconscient et préconscient-conscient. Les éléments bêta («protopensées») et les éléments alpha («pensées naissantes») représentent donc deux niveaux génétiques différents du devenir des processus de pensée, que Bion a situés respectivement sur les rangées A et B de la «grille» (grid ) de son invention, destinée à la catégorisation de l’ensemble des phénomènes mentaux. Dans la dimension propre à l’expérience psychotique, les «évacuations» de protopensées sous forme d’éléments bêta, incapables de faire lien, se produisent en un conglomérat désigné comme «écran bêta». Cet univers de contenus qui n’ont pas trouvé de contenant est le résultat d’un «désastre», d’une «catastrophe» primitifs. Il entoure et investit le sujet comme le «lieu où l’objet doit être», et aussi bien le «domaine du non-existant», traversé par la «panique psychotique» sous l’espèce d’une «terreur sans nom» (nameless dread ). Ce monde sans forme livre le sujet à l’hallucination, à la tendance à agir (acting out ) et à employer la pensée concrète. Exacerbé par le fonctionnement déréglé de l’identification projective, l’appareil mental fonctionne comme un muscle tétanisé qui décharge continuellement des éléments bêta.

Les pensées naissantes alpha constituent un premier matériau représentatif, sous la forme d’images des divers registres sensoriels, visuel, auditif, olfactif (niveau B). À partir de ce matériel s’organisent les souvenirs, la pensée inconsciente de veille, la pensée onirique et la pensée narrative, sous la forme de mythes privés et publics (niveau C). Le niveau D de la grille est celui de la préconception , état mental d’expectative, qui correspond en particulier à l’attente innée du sein (M. Klein) et que Bion compare à la «pensée vide» évoquée par Kant. La conception (niveau E) naît de la rencontre d’une préconception avec une «réalisation», équivalant à ce que Freud a décrit, toujours dans le modèle de 1895-1900, comme étant une expérience de satisfaction. La conception se caractérise par sa double qualité émotionnelle et perceptive. Sous réserve d’un degré modéré de l’envie, et d’un niveau suffisant de tolérance à la frustration, le défaut temporaire de rencontre entre la préconception et le sein réel (situation dénommée «réalisation négative») représente le début de la pensée proprement dite, dans son articulation avec le principe de réalité. Se développent alors des mécanismes qui tendent à modifier l’état de frustration au lieu de la fuir. La réalisation d’une préconception précède une expectative ultérieure, qui fournit la matrice d’une nouvelle pensée, et ainsi de suite. Au lieu d’être évacué sous forme d’élément bêta, chose en soi opaque, objet bizarre, terrifiant, le «non-sein» devient la «représentation» d’une chose-en-soi, une véritable pensée, source d’une autre pensée à venir. Le concept (niveau F) dérive par abstraction de la conception, qu’il libère de sa qualité perceptive. Les lois de la nature, les théories scientifiques générales, les théories psychanalytiques existantes en fournissent des illustrations. Le niveau G est représenté par les systèmes déductifs scientifiques, en particulier les sciences formelles et les modèles psychanalytiques à construire. Le niveau H se rapporte au calcul algébrique. L’articulation de l’appareil à penser avec le cadre de l’action adaptée comporte trois étapes: la publication, la communication et le sens commun. La première désigne l’ensemble des opérations effectuant le transfert des données du monde interne vers le monde externe. La deuxième met en jeu la capacité sociale de l’individu, qui se développe sous l’impulsion de l’identification projective réaliste. Le sens commun, conformément à la tradition aristotélicienne, désigne la synergie des registres d’informations, qui produit des «conjonctions constantes» de phénomènes (Hume, Poincaré), d’où résulte une sensation de vérité.

Le développement de la fonction alpha et de l’appareil à penser est conditionné, en dehors du facteur inné que représente la capacité de supporter la frustration, par le jeu de deux mécanismes principaux. Le premier, tenant à l’environnement, est représenté par la relation dynamique contenant-contenu. Le second, de nature endogène, se définit par l’interaction mobile entre les positions paranoïde-schizoïde et dépressive. Dans le développement de la personnalité non psychotique, la relation entre la mère et l’enfant forme un «couple heureux», dont la structure s’intériorise progressivement dans l’appareil mental de celui-ci. Le contenant maternel représente alors l’aptitude à accueillir les projections-besoins de l’enfant et à lui en renvoyer les contenus sous forme adoucie, purifiée de leur violence. Ce rôle «métabolisateur» du personnage maternel permet la transformation des protopensées en éléments de la fonction alpha, par le moyen de leur réintrojection. Bion désigne ce mécanisme particulier de rétroaction propre au partenaire maternel par un mot anglais tiré du français, comme capacité de reverie . Il le représente par le sigle (face=F0019 隸例). Le second mécanisme fait référence aux deux phases caractéristiques du développement affectif décrites par Melanie Klein en termes de positions paranoïde-schizoïde (0,0-0,3 ou 0,4 an) et dépressive (0,4-1 an). Bion envisage leur interférence dynamique comme une oscillation, un «mouvement pendulaire» entre des moments de désintégration et de réintégration, qu’il représente par le signe (PS 兩 S). Ces deux mécanismes fondamentaux, en dehors de leur fonction proprement génétique, interviennent ultérieurement dans tout processus de connaissance. Par ailleurs, Bion applique aussi la relation contenant-contenu à l’étude des phénomènes de groupe.

À côté de l’amour (A) et de la haine (H), il considère la connaissance (C) comme l’une des trois émotions fondamentales, qui assurent le lien entre le sujet et l’objet. Le lien de connaissance est associé à la douleur et à la frustration, dans la mesure où il se développe en relation avec l’absence de l’objet et se rapporte à celui-ci comme à une réalité multiforme et infinie, dont le sens ultime est inconnu et «inconnaissable», au sens kantien. Il s’agit, en effet, de la réalité psychique, qui représente l’«objet psychanalytique», en soi inaccessible aux organes des sens, et dont la connaissance, par le thérapeute aussi bien que par le patient, se définit comme «la fonction psychanalytique de la personnalité». Cette réalité psychique de l’inconscient, «vérité absolue» ou encore «pensée sans penseur», que Bion désigne par la lettre O, se présente sous la forme de vécus émotionnels primitifs, dont l’apparition, dans la double perspective du dialogue psychanalytique, mobilise une forme particulière d’expérience sans arrière-plan sensoriel, autrement dit d’intuition (to intuit ). Chez le thérapeute, le maniement spécifique d’une telle intuition implique qu’il travaille «sans mémoire ni désir ni compréhension», à la découverte du nouveau. Le mode de connaissance mis en œuvre par le psychanalyste se caractérise aussi par le fait d’observer et de réaliser, par l’interprétation, des «transformations» de O, cette réalité dernière inconnaissable dont le propre est moins d’être que d’«être été» (to be been ), et dont le phénomène transparaît dans l’aire des émotions, des pensées, et des mots. Le «savoir sur O» identifie et modifie le «devenir O», dont l’analyse par ailleurs ne peut jamais être achevée. À l’égard de cet «invariant» que définissent les aspects inaltérés de O, les transformations observées et produites par la connaissance de la réalité psychique présentent trois formes. En premier lieu, les transformations à mouvement rigide, qui n’impliquent qu’une faible déformation, caractérisent les processus propres à la partie non psychotique de la personnalité, en particulier le fonctionnement de «l’appareil à penser». En deuxième lieu, les transformations projectives, qui comportent un degré de déformation élevé, notamment du cadre spatio-temporel, concernent la partie la plus primitive de l’esprit, en particulier le registre des mécanismes de défense archaïques décrits par Melanie Klein, dont l’identification projective. Enfin, les transformations dans l’hallucinose s’appliquent au fonctionnement de la personnalité psychotique tel que le conçoit Bion. Dans un tel cadre, ce dernier décrit, à côté des hallucinations franches bien connues (visuelles, auditives, olfactives, gustatives ou tactiles), des hallucinations «fugaces» ou «évanescentes» et des hallucinations «invisibles», qui peuvent se repérer notamment chez les patients en traitement psychanalytique.

Au sujet du développement de l’activité normale de pensée, Bion envisage un modèle de la construction de l’espace et du temps, respectivement désignés par les symboles «point» (.) et «ligne» (face=F0019 漣). Ce processus présuppose l’élaboration par la pensée naissante de l’absence, comme dimension de la présence, de l’objet non-sein: maintenant -il-n’est-pas-ici . Il en résulte la structure d’un espace-temps en tant que «non occupé». Dans l’aire psychotique de la personnalité, en conjonction avec l’échec des deux mécanismes contenant-contenu et désintégration-réintrégration, la force déprédatrice de l’avidité et de l’envie, proliférant comme une «croissance cancéreuse», dépouille l’espace-temps naissant de tout système de coordonnées. De «l’explosion projective» qu’elle provoque résulte l’espace mental de l’hallucinose, un espace sans limites, une vaste immensité où s’ouvre «une entière liberté concernant les restrictions imposées par la réalité». Ce néant infini est habité par des émotions violentes ou dévastatrices et «occupé» par des objets (maintenant-il-est-ici) paradoxalement vécus comme inexistants. L’impossibilité de toute articulation d’un contenu défini avec une forme de contenant engendre un milieu qui n’admet pas la transformation verbale ou symbolique dans l’aire de la pensée et celle de l’action et que Bion désigne par les symboles «moins point» (–.) et «moins ligne» (– 漣).

Les transformations de la réalité psychique inconsciente définissent le devenir, «l’évolution» de O, dont la qualité essentielle est la «croissance mentale», c’est-à-dire le fait d’«arriver à être ce que l’on est, à être soi-même sa propre vérité». Ce processus de changement comporte toujours, à des moments décisifs, en dépit d’une certaine invariance, un caractère de rupture violente, de subversion du système, qu’on peut définir comme un «changement catastrophique». Cette dernière notion s’applique aussi bien au devenir mental qu’aux types de changement propres à la séance psychanalytique, au groupe restreint ou à la vie sociale.

L’ensemble de ces caractères propres à la réalité psychique inconsciente s’est formulé, au niveau de la rangée C de la grille, dans les trois grands mythes de l’humanité: le jardin d’Éden, la tour de Babel, Œdipe.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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